- 20 février 2026
- Par Cédric Dupont
Oatly, ou comment tuer le département marketing
En 2012, un directeur de création américain débarque dans une entreprise suédoise de lait d’avoine. Sa première décision : supprimer le département marketing. La suite est un cas d’école en anti-publicité.
Pendant vingt ans, Oatly a été invisible.
L’entreprise existe depuis 1994. Elle est née dans les laboratoires de l’université de Lund, en Suède méridionale. Rickard Öste, chercheur en chimie alimentaire, découvre qu’un procédé enzymatique peut transformer l’avoine en un liquide crémeux, nutritif, sans lactose. Avec son frère Björn, il fonde Ceba AB pour commercialiser l’invention. Le premier produit arrive dans les hôpitaux et les écoles suédoises au milieu des années 1990. La marque Oatly apparaît en 2001.
Pendant ces vingt premières années, le packaging est blanc et bleu. Clinique. Fonctionnel. Le produit est vendu comme une alternative pour intolérants au lactose. Une niche de santé, pas une marque de conviction. Les ventes sont stables. Modestes. Personne ne parle d’Oatly.
Puis tout change.
L’homme qui a dit « tuez le marketing »
En 2012, le conseil d’administration d’Oatly recrute un nouveau PDG. Ils veulent quelqu’un qui ne vienne pas de l’agroalimentaire. Ils choisissent Toni Petersson — un parcours atypique : restauration, boîte de nuit, immobilier. Petersson appelle un vieil ami, un directeur de création américain avec qui il travaille depuis quinze ans : John Schoolcraft.
Schoolcraft débarque à Malmö. Il goûte le produit. Sa première réaction : « Peut-être que si on enlevait l’avoine, on pourrait faire quelque chose de cool avec. » Puis il réalise que le produit est excellent. Le problème n’est pas dedans. Le problème est dehors. L’emballage, le discours, le positionnement — tout est faux.
Sa première demande à Petersson : supprimer le département marketing. Petersson accepte.
À la place, Schoolcraft crée le « Department of Mind Control » — composé exclusivement de directeurs de création. Pas de directeur marketing. Pas de chef de produit. Pas de comité de validation. Schoolcraft et Petersson valident ensemble. Si Schoolcraft se trompe, c’est sa responsabilité, et ils en discutent. Pas de hiérarchie intermédiaire. Pas de peur.
Pour la refonte initiale, Schoolcraft s’appuie sur l’agence suédoise Forsman & Bodenfors. L’équipe est réduite à quatre personnes : Schoolcraft au concept et au copy, Petersson à la validation stratégique, Lars Elfman au design et à l’illustration — c’est lui qui dessine à la main la typographie et les visuels des nouveaux packagings — et Martin Ringqvist, également créatif chez Forsman & Bodenfors. Quatre personnes. Pas de focus group. Pas de comité élargi. Schoolcraft écrira par la suite la quasi-totalité des textes d’Oatly lui-même — packagings, affiches, site internet.
Quand il dévoile le nouveau packaging devant l’ensemble de l’entreprise, quelqu’un se lève et dit que c’est l’emballage le plus enfantin et le plus laid qu’il ait jamais vu, et demande pourquoi Schoolcraft est en train de ruiner la société.
Les ventes doublent en trois ans.
Le packaging comme seul média
Oatly n’a pas les budgets de Danone ou de Lactalis. Elle n’a pas les moyens d’une campagne nationale. Alors Schoolcraft fait un choix radical : le packaging devient le média principal.
Chaque face du carton porte du texte. Beaucoup de texte. Pas des allégations nutritionnelles. Pas des slogans calibrés. De la prose. Longue, divagante, auto-ironique. Un côté du carton dit, en substance : « Avant d’écrire cette phrase, il y avait beaucoup d’espace vide sur le côté de cet emballage et on ne savait pas vraiment quoi en faire… »
C’est l’exact contraire de tout ce qu’on enseigne en design packaging. Trop de texte. Trop bavard. Trop bizarre. Aucun focus group n’aurait validé ça.
C’est précisément pour ça que ça marche.
Le consommateur, en rayon, voit un objet qui ne ressemble à rien de connu. Il le prend en main par curiosité. Il lit. Il sourit. Il achète. Et il revient, parce que le texte change régulièrement.
Schoolcraft l’a dit clairement : « On savait qu’une fois le produit dans les mains des gens, ils lisaient le texte, goûtaient, et la plupart revenaient. »
Le packaging n’est pas un support. C’est un piège à attention.
La guerre du lait
En 2014, l’industrie laitière suédoise attaque Oatly en justice. Le grief : Oatly a écrit des comparaisons directes entre lait d’avoine et lait de vache sur ses emballages. La fédération laitière considère que c’est du dénigrement.
La plupart des entreprises auraient reculé. Modifié le texte. Publié un communiqué lisse.
Oatly publie l’intégralité des 172 pages du procès sur son site internet. Et laisse le public juger.
C’est le premier acte fondateur de ce qui deviendra la stratégie permanente d’Oatly : transformer chaque attaque en campagne.
En Suède, la réponse est une campagne d’affichage intitulée en substance « Êtes-vous stupide ? », qui remportera un Lion d’argent à Cannes en affichage extérieur. En Irlande, quand l’autorité de régulation publicitaire interdit le slogan « It’s Like Milk But Made For Humans », Oatly couvre Dublin et Belfast d’affiches « censurées » où le slogan interdit est masqué par l’adresse d’un nouveau site : Feck-Oatly.com. Au Royaume-Uni, quand la fédération laitière conteste la marque « Post Milk Generation », Oatly porte l’affaire jusqu’en appel et gagne.
Chaque interdiction produit un contenu. Chaque procès produit une histoire. Chaque censure produit un média.
F*ck Oatly : l’aveu comme stratégie
Le coup de maître arrive plus tard. Oatly crée un site intitulé « F*ck Oatly » — une archive méthodique de tout ce qu’on peut reprocher à la marque. La vente de résidus de production à des éleveurs de porcs, malgré un positionnement végan. L’investissement de Blackstone, fonds lié à la déforestation en Amazonie, devenu actionnaire à 10 %. Les accusations de greenwashing. Les publicités interdites. Les procès perdus.
Tout est là. Compilé, sourcé, commenté. Par Oatly elle-même.
C’est un geste sans précédent dans la communication de marque. Parce qu’il viole la règle cardinale du marketing : ne jamais rappeler au consommateur ce qu’il a oublié. La plupart de ces polémiques étaient enterrées. Oatly les exhume. Volontairement.
Le pari est simple et risqué : mieux vaut contrôler le récit de ses propres erreurs que laisser d’autres le faire. L’aveu précède l’accusation. La transparence tue le scandale. C’est de la rhétorique classique — la prétérition inversée — appliquée à l’échelle d’une marque mondiale.
Le Super Bowl comme sabotage
Février 2021. Oatly diffuse sa première publicité américaine pendant le Super Bowl — le créneau publicitaire le plus cher du monde. L’attente est maximale. Les marques dépensent des millions en production pour ces soixante secondes.
Oatly diffuse une vidéo de Toni Petersson, seul dans un champ d’avoine, chantant faux une chanson intitulée « Wow No Cow ». Pas de réalisation. Pas d’effets. Pas de célébrité. Un PDG qui chante mal dans un champ.
La critique est unanime : c’est la pire publicité du Super Bowl. Oatly publie immédiatement sur son site un message saluant le fait que cette « tentative » a réussi à faire visiter le site d’une marque de lait d’avoine le jour du plus grand événement sportif américain.
La publicité est volontairement mauvaise. C’est le point. Elle ne vend pas un produit. Elle sabote le format. Elle dit au spectateur : nous avons acheté le créneau le plus cher du monde et nous l’avons gaspillé exprès, parce que le Super Bowl est un temple de la surconsommation et que nous ne sommes pas venus pour prier.
Ce que nous devons en apprendre
Le cas Oatly divise la profession. Certains y voient du génie. D’autres y voient une posture — un anti-marketing qui est encore du marketing, un cynisme déguisé en transparence.
Les deux ont raison. Et c’est précisément là que réside l’intérêt du cas.
Oatly démontre trois choses que la communication d’intérêt général ferait bien de méditer.
Premièrement : la cohérence absolue entre le produit, le discours et la forme. Oatly vend une alternative au lait. Sa communication est une alternative à la publicité. La forme incarne le fond. Ce n’est pas une posture. C’est une architecture.
Deuxièmement : la peur est le principal frein à la créativité. Schoolcraft l’a formulé simplement : « Nous avons supprimé la peur et la hiérarchie que la plupart des entreprises ont. Nous sommes prêts à prendre des risques calculés, et ça nous a rendus intrépides. » La plupart des agences travaillent avec des clients qui ont peur. Les clients qui ont peur ont rarement une bonne communicatoin.
Troisièmement : l’anti-marketing ne fonctionne qu’avec un produit qui tient la promesse. Schoolcraft n’a cessé de le rappeler : sans la qualité du lait d’avoine, rien de tout cela n’aurait marché. L’ironie, l’autodérision, la provocation — tout s’effondre si le goût n’est pas là. Le ton d’Oatly n’est pas une compensation. C’est un amplificateur.
Le département marketing est mort en 2012 à Malmö. Depuis, Oatly a généré plus de 800 millions de dollars de chiffre d’affaires annuel, une entrée au Nasdaq, deux Lions d’or à Cannes, et une place permanente dans les manuels de branding.
Tout ça sans directeur marketing.
Sources
« How to crack consumer marketing without a marketing team » — conférence de John Schoolcraft (disponible en ligne)
The Challenger Project — interview intégrale de John Schoolcraft (thechallengerproject.com)
« Wow No Cow » — spot du Super Bowl 2021 (chaîne YouTube Oatly) FckOatly.com — l’archive de toutes les controverses, par Oatly
« Oatly’s Marketing Strategy: How a Plant-Based Rebel Won Hearts (and Shelves) » — Behavio Labs, 2025