- 5 mars 2026
- Par Cédric Dupont
I ❤ NY – Le logo qui n’a jamais rien vendu
Milton Glaser et l'invention de la communication civique
Le logo le plus copié du monde a été griffonné sur le dos d’une enveloppe, à l’arrière d’un taxi new-yorkais, par un homme qui n’a jamais été payé pour le faire.
Trois lettres, un cœur, une typographie de machine à écrire.
Cinquante ans plus tard, on le retrouve sur des t-shirts à Times Square, des tasses à Tokyo, des tatouages à Berlin. “I ❤ NY” a été décliné des milliers de fois. I ❤ Paris. ❤ London. I ❤ tout et n’importe quoi.
Mais pour comprendre ce que ce symbole signifie vraiment, il faut revenir à ce qu’était New York quand il est né.
Et pourquoi Milton Glaser a choisi de travailler gratuitement.
1977 - Une ville qu'on abandonne
New York est au bord du gouffre.
Onze milliards de dollars de dette. Les services publics s’effondrent. Les ordures s’entassent dans les rues. Le métro tombe en panne plusieurs fois par semaine. La criminalité explose. On enregistre 1 600 meurtres cette année-là. Cinq par jour.
Le Bronx brûle. Littéralement. Certaines nuits, les pompiers interviennent sur des dizaines d’incendies simultanés. On parle de “planned shrinkage” — laisser mourir les quartiers pauvres, abandonner ce qui ne peut plus être sauvé.
Les classes moyennes fuient vers les banlieues. Les entreprises délocalisent. Le tourisme s’effondre.
Gerald Ford refuse l’aide fédérale. Le Daily News titre : “Ford to City: Drop Dead.” Ford à la ville : crève.
C’est dans ce contexte que l’État de New York lance une campagne pour sauver ce qui peut l’être. Pas pour vendre des produits. Pour convaincre les gens de ne pas partir. De revenir. De croire encore.
Ils font appel à Milton Glaser.
Un acte civique, pas commercial
Glaser est déjà célèbre. Co-fondateur du Push Pin Studio, il a redéfini le graphisme américain. Son affiche de Bob Dylan – la silhouette noire aux cheveux arc-en-ciel – est devenue une icône.
Pour “I Love New York”, il travaille gratuitement.
Ce n’est pas du mécénat. Ce n’est pas un calcul. C’est autre chose.
Glaser est New-yorkais. Il est né à New York. Il a grandi à New York. Il a construit sa carrière à New York. Et il voit sa ville mourir.
Le logo qu’il crée n’est pas une commande exécutée. C’est une déclaration. Un refus de laisser faire.
La typographie est celle d’une machine à écrire – American Typewriter. Pas élégante, pas sophistiquée. Ordinaire. Comme si n’importe qui pouvait l’avoir tapée. Comme si c’était un message personnel, pas une campagne.
Le cœur rouge remplace le mot “love”. C’est enfantin. C’est direct. Impossible de ne pas comprendre. Et c’est exactement ce qu’il fallait.
Ce que New York représente
Pour comprendre pourquoi ce logo a fonctionné, il faut comprendre ce que New York n’est pas.
New York n’est pas une ville américaine ordinaire. C’est la ville où l’on vient de partout pour recommencer. Ellis Island. La Statue de la Liberté. “Give me your tired, your poor, your huddled masses yearning to breathe free.” Donne-moi tes fatigués, tes pauvres, tes masses entassées qui aspirent à respirer librement.
New York, c’est le rêve américain dans sa version la plus pure – pas la version consumériste, la version émancipatrice. L’idée qu’on peut arriver de n’importe où, sans rien, et devenir quelqu’un.
En 1977, ce rêve était en train de crever. Et “I ❤ NY” disait simplement : on refuse que ça arrive. Le logo n’a jamais rien vendu. Il a rappelé quelque chose. Une idée. Une promesse. Un attachement. C’est pour ça qu’il a marché.
Le 11 septembre… et ce qui a suivi
Le 11 septembre 2001, Milton Glaser a 72 ans.
Comme tout le monde, il regarde les tours s’effondrer. Comme tout le monde, il cherche quoi faire.
Le lendemain, il reprend son logo. Il ajoute une tache noire sur le cœur – une brûlure, une blessure. Et il écrit en dessous : “More Than Ever.”
“I ❤ NY More Than Ever.”
Le nouveau logo apparaît dans les jours qui suivent. Sur des affiches, des t-shirts, des vitrines. Gratuitement, encore une fois. Glaser refuse tout droit, toute licence.
Ce n’était pas une campagne de reconstruction. C’était un pansement collectif. Une façon de dire : on est toujours là, on est blessés, on tient debout.
Vingt-quatre ans après le premier logo, le geste était le même. Un graphiste qui met son travail au service de quelque chose de plus grand que lui.
La différence entre vendre et rassembler
Il y a des logos qui vendent des produits. Et il y a des logos qui créent des communautés.
Nike vend des chaussures. Apple vend des ordinateurs. Coca-Cola vend du soda. Leurs logos sont puissants, reconnaissables, efficaces. Mais ils vendent.
“I ❤ NY” ne vend rien. Personne n’a jamais acheté New York. Le logo crée autre chose – un sentiment d’appartenance. Une identité partagée. Un “nous”.
C’est pour ça qu’il a été copié des milliers de fois. Pas parce qu’il est beau – il ne l’est pas particulièrement. Parce qu’il a inventé une forme. La déclaration d’amour collective. L’affirmation d’un lien.
Quand vous voyez “I ❤ Paris” sur un t-shirt, vous voyez une copie. Mais vous voyez aussi la trace de ce que Glaser a créé : l’idée qu’un lieu peut être aimé, et que cet amour peut s’afficher.
Avant lui, ça n’existait pas.
Ce que ça dit de la communication
On parle beaucoup de “marques” aujourd’hui. De “branding”. Comme si tout pouvait être transformé en produit à vendre.
Milton Glaser a montré autre chose. Il a montré que la communication pouvait être un acte civique. Qu’on pouvait mettre son talent au service d’une cause sans attendre de retour. Que les symboles les plus puissants ne sont pas ceux qui vendent, mais ceux qui rassemblent.
C’est une leçon qu’on oublie souvent.
La communication responsable, ce n’est pas seulement refuser les clients à l’éthique douteuse. C’est aussi se demander : à quoi sert ce qu’on fait ? Qu’est-ce qu’on construit ? Qu’est-ce qu’on laisse ?
Glaser a laissé un symbole qui a survécu à la faillite de la ville, à un attentat, à des décennies de récupération commerciale. Il a laissé quelque chose qui appartient à tout le monde.
Combien de campagnes peuvent en dire autant ?
Le mot de la fin
Milton Glaser est mort en 2020, le jour de ses 91 ans.
Dans une de ses dernières interviews, on lui demandait ce qu’il pensait de la prolifération des copies de son logo. Les “I ❤” déclinés à l’infini, souvent sans permission, souvent sans goût.
Il a souri.
“Je n’ai jamais voulu que ce soit à moi”, a-t-il dit. “Je voulais que ce soit à tout le monde.”
C’est peut-être ça, la définition d’une communication qui compte. Pas quelque chose qu’on possède. Quelque chose qu’on donne.