- 1 avril 2026
- Par Cédric Dupont
Earth Hour. Le vide comme manifeste
31 mars 2007, 19h30, Sydney. 2,2 millions de personnes éteignent la lumière en même temps. Pas de spot TV. Pas de film. Pas de visuel. La campagne, c’est le noir.
En 2004, Andy Ridley est directeur de la communication du WWF Australie. Il a grandi à Norwich, en Angleterre, étudié à Manchester, travaillé pour le Prince’s Trust à Londres sur des campagnes caritatives — dont le concert « Party in the Park » —, puis s’est installé en Australie, attiré par les récifs coralliens et la faune marine. C’est un communicant, pas un scientifique. Ce qui l’intéresse, c’est la question de l’échelle : comment on mobilise des millions de gens sur un sujet dont ils ne veulent pas entendre parler.
Parce qu’en 2004, les données scientifiques sur le changement climatique s’accumulent. Le grand public s’en fiche. En Australie, le climatoscepticisme domine le débat. Les campagnes environnementales classiques — la culpabilité, la peur, le catastrophisme — démobilisent plus qu’elles ne mobilisent. Ridley le sait. La peur est un cul-de-sac. Il cherche autre chose.
Il appelle Leo Burnett Sydney.
Le brief qui ne ressemblait pas à un brief
Le brief tient en une question : comment engager des millions d’Australiens sur le changement climatique sans leur faire la leçon ?
Chez Leo Burnett Sydney, l’équipe qui s’empare du sujet est menée par Mark Collis, directeur national de la création, Todd Sampson, directeur du planning stratégique, Mike Spirkovski, directeur artistique et chef de groupe créatif, et Grant McAloon, rédacteur senior. Côté gestion de compte : Hazel Livingstone, directrice de groupe, Jodi McLeod et Sam McGown, chefs de projet. Le tout supervisé par Tim Castree, directeur général de l’agence, et Nigel Marsh, président. Côté client : Andy Ridley et Liz Potter pour le WWF.
Le concept initial s’appelle « The Big Flick » — une extinction massive et coordonnée des lumières. L’idée n’est pas originale en soi. Des actions ponctuelles d’extinction existent depuis des années. Ce qui est neuf, c’est l’ambition de l’échelle : une ville entière, au même moment, pendant une heure.
C’est Spirkovski et McAloon qui trouvent le nom définitif. Spirkovski le racontera des années plus tard : « Grant et moi, on jetait des idées et des noms pour ce truc. Et puis deux mots se sont assemblés. Earth Hour. On a dessiné un logo simple — un globe dans un 60, avec Earth Hour en dessous. On l’a embossé bien plus qu’il n’aurait fallu. »
Le logo est simple. Mais des semaines de travail ont été nécessaires pour qu’il le paraisse.
L’espoir contre la peur
Le parti pris stratégique, poussé par Todd Sampson et Andy Ridley, est radical pour une campagne environnementale. Pas de peur. Pas de culpabilité. Pas d’images de glaciers qui fondent. Pas de chiffres alarmistes.
L’espoir.
Ridley l’a dit clairement : « On s’est concentrés sur l’espoir et non sur la peur, et sur la création d’un moment iconique où les gens se retrouvent ensemble. » L’idée sous-jacente est simple mais contre-intuitive : le premier ennemi de l’action écologique n’est pas le déni. C’est l’impuissance. L’individu ne bouge pas parce qu’il ne croit pas que son geste sert à quelque chose. Il faut donc lui montrer — en temps réel, à l’échelle d’une ville — que son geste existe quand il s’additionne à celui des autres.
Le noir n’est pas une punition. C’est une preuve.
La nuit de Sydney
31 mars 2007. L’opération a pris trois ans de gestation. Le WWF a sécurisé le soutien de Clover Moore, Lord Mayor de Sydney, et un partenariat média avec Fairfax Media. PricewaterhouseCoopers est sponsor corporate.
À 19h30, heure locale, les lumières commencent à s’éteindre.
D’abord les logos géants sur les tours — ces enseignes lumineuses qui surplombent le port comme des phares commerciaux. Puis les immeubles de bureaux, étage par étage, fenêtre par fenêtre, comme un organisme qui s’endort. Puis le Sydney Harbour Bridge — ce ruban d’acier qui enjambe la baie et qui, d’habitude, ne s’éteint jamais. Puis l’Opéra de Sydney, dont les voiles blanches disparaissent dans le ciel.
Ridley est debout au bord du port, avec les caméras et son équipe, et pense : « Si ça ne marche pas, ça va être assez humiliant. »
Mais ce qui se passe est le contraire de l’humiliation. C’est un spectacle que personne n’a chorégraphié. Chaque extinction est un geste individuel — un doigt sur un interrupteur, dans un bureau, dans un salon, dans un commerce — et la somme de ces gestes produit un paysage que Sydney n’a jamais vu : sa propre silhouette dans le noir, un port immense éclairé par la lune et quelques nuages, ce que Ridley décrira plus tard comme une « ambiance de Gotham City ».
Ça marche.
2,2 millions de personnes participent. 2 000 entreprises éteignent. La consommation électrique de Sydney chute de 10,2 % pendant une heure.
Deux jours plus tard, la ville de Toronto appelle le WWF. « On veut faire Earth Hour dans un mois. »
Ridley répond : « Il nous a fallu trois ans pour organiser ça. » Toronto le fait quand même. Et Earth Hour devient mondial.
L’explosion
2008 : 35 pays, 400 villes. Le Golden Gate, le Colisée, la Tour Eiffel s’éteignent.
2009 : 88 pays, 4 159 villes. Le Sphinx et les Pyramides de Gizeh plongent dans le noir. Le siège des Nations Unies à New York éteint pour la première fois. Le thème est « Vote Earth » — « le premier vote mondial » — dans le contexte de la conférence de Copenhague sur le climat. La campagne remporte un Titanium Lion à Cannes — la plus haute distinction du festival pour une idée qui change les règles du jeu.
2011 : 135 pays, 5 251 villes, sept continents. Leo Burnett et le WWF mettent à jour le logo : le « 60 » devient « 60+ », signalant que le mouvement dépasse l’heure.
2020 : 190 pays et territoires participent — en pleine pandémie, sous forme digitale.
2025 : près de trois millions d’heures données pour la planète, doublant le record de l’année précédente. Earth Hour marque sa vingtième année en 2026.
Aucune campagne environnementale dans l’histoire de la communication n’a atteint cette couverture géographique. Aucune n’a duré aussi longtemps. Aucune n’a coûté aussi peu par contact utile.
La critique — et pourquoi elle ne change rien
Earth Hour est régulièrement critiqué. L’argument principal : une heure d’extinction symbolique ne réduit pas les émissions de manière significative. Les analyses empiriques montrent une réduction moyenne de 4 % de la demande électrique pendant l’heure, avec une médiane à 2,6 %. Dans certaines villes, la consommation augmente après l’heure pour compenser. Calgary a même enregistré une hausse de 3,6 % pendant l’événement.
Ces critiques sont factuellement correctes.
Elles sont aussi hors sujet.
Earth Hour n’a jamais prétendu être un exercice de réduction énergétique. Le WWF le dit explicitement : « Nous ne nous engageons pas dans la mesure des niveaux de réduction d’énergie ou de carbone pour l’heure elle-même. Earth Hour est une action symbolique. »
Le symbole est le produit.
Et c’est précisément ce que les critiques ratent. Earth Hour ne vend pas une baisse de la consommation. Il vend une expérience collective. La preuve visuelle — des villes entières qui s’éteignent, des monuments qui disparaissent dans le noir — produit un effet cognitif que mille rapports du GIEC ne produisent pas : le sentiment que l’action collective est possible.
C’est de la communication pure. Et c’est pour ça que ça marche depuis vingt ans.
Ce que nous devons en apprendre
Le cas Earth Hour enseigne trois choses.
Premièrement : le meilleur visuel est parfois l’absence de visuel. Pas de film. Pas de print. Pas de packshot. Le « créatif » d’Earth Hour, c’est le noir sur le Harbour Bridge. C’est un monument qui disparaît. La campagne ne crée pas d’image. Elle en supprime une. Et c’est cette suppression qui devient l’image la plus partagée, la plus photographiée, la plus relayée de l’année.
Deuxièmement : le dispositif prime le message. Earth Hour ne dit rien. Il ne porte aucun slogan au-delà de son nom. Il ne formule aucune revendication politique précise. Il ne demande pas de signer une pétition, de changer de mode de vie, de voter pour un parti. Il demande un geste. Un seul. Éteindre. Et c’est ce minimalisme du dispositif — cette réduction du brief à un verbe unique — qui permet l’échelle. Plus le geste est simple, plus la participation est massive.
Troisièmement : le modèle « open source » bat le modèle « brand guidelines ». Ridley a conçu Earth Hour dès l’origine comme un mouvement ouvert. N’importe quelle ville, n’importe quel pays, n’importe quelle organisation peut s’en emparer. Il n’y a pas de franchise, pas de droit d’entrée, pas de validation centrale du discours local. Les équipes régionales adaptent le ton et les actions. C’est l’exact inverse du contrôle de marque. Et c’est ce qui explique que la campagne est passée d’une ville à 190 pays en treize ans.
Leo Burnett Sydney a créé en 2007 une campagne qui ne coûte rien à produire, ne montre rien, ne dit presque rien, et qui vingt ans plus tard est toujours active dans 190 pays.
C’est le brief le plus court du monde : un verbe, un geste, une heure. Et le noir fait le reste.
Sources
earthhour.org — site officiel du WWF, historique complet des éditions
« Celebrating the 20th anniversary of Earth Hour, Leo Burnett Sydney’s finest hour » — Campaign Brief Asia, mars 2026 (crédits créatifs détaillés)
Conférences de Todd Sampson sur la créativité et Earth Hour (disponibles en ligne)
Andy Ridley, interview Manchester Metropolitan University, 2025 (parcours complet du co-fondateur)
How to Survive a Plague de David France et This Changes Everything de Naomi Klein — pour le contexte plus large de la communication climatique