- 6 avril 2026
- Par Cédric Dupont
Amnesty International. Soixante ans de choc, et pourquoi le choc ne suffit plus
1961 : une bougie entourée de fil barbelé. 2010 : des condamnés à mort en cire qui fondent sous nos yeux. Entre les deux, la plus longue évolution graphique de la communication des droits humains.
Le 28 mai 1961, l’avocat britannique Peter Benenson publie dans l’Observer un article intitulé « The Forgotten Prisoners ». Il y appelle à une campagne internationale en faveur des prisonniers d’opinion. Amnesty International est née.
Le premier symbole visuel est une bougie entourée de fil barbelé, conçue par la graphiste Diana Redhouse. La flamme perce l’obscurité. Le barbelé encercle sans éteindre. L’image est simple, universelle, reproductible. Elle deviendra le logo permanent d’Amnesty, décliné en 38 langues, sur tous les continents, pendant plus de soixante ans.
Ce logo pose dès l’origine le parti pris fondateur d’Amnesty en matière de communication : la lumière contre l’obscurité. L’espoir contre la terreur. Le symbolique contre le littéral.
Ce parti pris tiendra trente ans. Puis il se fissurera.
La première ère : le témoignage (1961-1990)
Pendant ses trois premières décennies, Amnesty communique essentiellement par le témoignage écrit. Les « Actions urgentes », lancées à partir de 1974, sont des lettres types envoyées par des milliers de membres pour protester auprès de gouvernements. Le visuel est secondaire. Le pouvoir est dans le volume — dans la masse de courrier qui arrive sur le bureau d’un ministre de l’Intérieur.
Les affiches de cette période sont souvent commandées à des artistes et graphistes individuels. En Allemagne, Gunter Rambow, l’un des plus grands affichistes européens, formé à l’Académie de Kassel, signe des visuels pour Amnesty dès les années 1980 — compositions viscérales, réduites à l’essentiel, entre minimalisme graphique et montage surréaliste. En France, en Suisse, aux Pays-Bas, des sections locales produisent des affiches avec des moyens limités, souvent artisanales, parfois puissantes.
Le ton dominant est la dignité. Les affiches montrent des silhouettes, des symboles, des métaphores. Elles ne montrent pas de corps torturés.
La deuxième ère : le choc (1990-2010)
À partir des années 1990, Amnesty change de registre. Les agences entrent dans le jeu. Le choc visuel devient la norme.
Les campagnes se multiplient, signées par les plus grands réseaux mondiaux. TBWA Paris devient un partenaire récurrent : Eric Holden et Rémi Noël, directeurs de création exécutifs, pilotent plusieurs campagnes marquantes. En 2010, ils conçoivent avec le rédacteur Benoît Leroux et le directeur artistique Philippe Taroux la campagne anti-peine de mort : des scènes d’exécution — peloton, pendaison, décapitation, chaise électrique — reconstituées avec des personnages en cire qui fondent lentement. Le film est réalisé par le collectif Pleix et produit par Warm & Fuzzy. La cire qui fond renvoie à la bougie du logo — la flamme d’Amnesty fait disparaître les instruments de mort. Le slogan : « Death to the death penalty. »
En Suisse, l’agence Walker Zürich, sous la direction créative de Pius Walker, avec le photographe Federico Naef et les graphistes Marianne Friedli, Florian Fröhlich et Carolina Gurtner, produit la campagne « It’s not happening here. But it is happening now » — des scènes de torture et de détention superposées à des paysages urbains suisses. La violence rendue visible au cœur du quotidien.
À Hong Kong, Ogilvy & Mather produit des visuels utilisant les archives de Magnum Photos. En Pologne, DDB Warsaw crée des campagnes conceptuelles. En Turquie, TBWA Istanbul signe des visuels utilisant la typographie comme instrument de dénonciation. En Irlande, Boys and Girls Dublin. Au Pérou, CARNE Lima. En Espagne, La Despensa, Havas Media Madrid.
Amnesty devient l’un des annonceurs les plus primés de la communication d’intérêt général dans le monde. Les Lions de Cannes s’accumulent.
Le problème du choc
Le choc fonctionne. Jusqu’à ce qu’il ne fonctionne plus.
À partir de la fin des années 2000, les études d’impact montrent un phénomène de saturation. Les images de torture, de violence, de corps suppliciés — multipliées par des dizaines de campagnes, dans des dizaines de pays, année après année — produisent de moins en moins de réaction. Le public s’habitue. Le mécanisme psychologique est connu : l’exposition répétée à des images traumatiques réduit la réponse émotionnelle. C’est le même phénomène que les ONG environnementales ont constaté avec les images de glaciers qui fondent : la catastrophe permanente anesthésie.
Amnesty fait face à un dilemme structurel. Le choc est sa signature. Il est aussi son piège. Plus elle choque, moins elle choque. Plus elle montre l’horreur, plus l’horreur devient familière. Plus elle dénonce, plus la dénonciation devient un bruit de fond.
La troisième ère : le concept (2010-aujourd’hui)
La réponse d’Amnesty est progressive. Elle ne renonce pas au choc, mais elle le complète par un registre plus conceptuel — parfois plus froid, parfois plus intelligent, parfois plus déstabilisant.
La campagne des figures de cire de TBWA Paris en est l’exemple fondateur. Début 2009, Amnesty International France approche TBWA Paris pour concevoir une campagne sur la peine de mort. Le brief est inhabituel pour Amnesty : il faut être « positif ». La campagne mondiale « Count Down for a World Free from Capital Punishment » est en marche — les abolitions progressent, le mouvement est dans le bon sens. Il ne s’agit plus de choquer mais de montrer que la fin est proche.
L’idée vient vite au directeur artistique Philippe Taroux et au rédacteur Benoît Leroux, sous la direction créative exécutive d’Eric Holden et Rémi Noël. La bougie du logo d’Amnesty éclaire. La cire fond. Et si les instruments de mort fondaient comme de la cire ?
L’exécution prendra dix-huit mois. « Si vous n’avez pas l’argent, il vous faut du temps », expliquera Taroux. L’équipe approche le collectif de réalisation Pleix, avec qui TBWA Paris a déjà travaillé, pour produire le film via la société Warm & Fuzzy. Quatre scènes d’exécution — peloton, pendaison, décapitation au sabre, chaise électrique — sont reconstituées avec des personnages en cire grandeur nature, puis filmées en train de fondre. Le travail de post- production est colossal : Guillaume Nadaud, Philippe Aubry, Dan Elhadad, Jimmy Cavé et Guillaume Martin signent le compositing.
Le résultat est hypnotique. Rien ne se passe brusquement. La cire fond. Les instruments de mort se dissolvent. Le peloton d’exécution disparaît millimètre par millimètre. Le bourreau perd ses contours. La corde de la potence s’étire et se rompt en silence. C’est l’exact inverse du choc frontal. C’est du choc contemplatif. Le slogan apparaît, lui aussi en cire qui fond : « Death to the death penalty. »
Taroux l’a dit : « L’idée d’utiliser des figures de cire nous est venue assez vite, parce que le logo d’Amnesty International représente la lumière et l’espoir, et parce que la cire qui fond montrait simplement que le moment était venu de faire disparaître la peine de mort. C’était une façon positive de faire passer le message — il était important d’être engageant plutôt que choquant, car le choc aurait pu être ressenti comme aliénant. »
Le soutien des militants d’Amnesty a été unanime — ce qui, selon l’agence, « est extrêmement rare ».
En Allemagne, le studio Fons Hickmann M23 pousse la logique encore plus loin. Pour chaque numéro du magazine Amnesty Aktion, Hickmann crée des affiches-posters réduites à un slogan et un graphisme minimal — pas de photo, pas de corps, pas de violence visible. La violence est dans le langage. L’affiche fonctionne comme un tract intellectuel, pas comme une image traumatique.
Ce virage n’est pas universel. Certaines sections continuent de produire des campagnes frontales. Le réseau Amnesty est décentralisé — chaque pays a sa propre agence, sa propre stratégie, son propre rapport au public. Mais la tendance de fond est claire : les campagnes les plus primées, les plus partagées, les plus commentées sont désormais celles qui surprennent par leur intelligence, pas par leur brutalité.
Ce que nous devons en apprendre
Le cas Amnesty International est unique parce qu’il couvre soixante ans. Il ne s’agit pas d’une campagne. Il s’agit d’un arc.
Premièrement : le choc est un outil, pas une stratégie. Utilisé ponctuellement — une campagne, un sujet, un moment — le choc est dévastateur. Utilisé systématiquement — des décennies, tous les sujets, tous les marchés — le choc perd sa puissance. La leçon pour la communication de cause est brutale : si le choc est votre seule arme, vous n’avez plus d’arme au bout de dix ans.
Deuxièmement : la décentralisation créative a un prix. Amnesty travaille avec des dizaines d’agences dans des dizaines de pays — TBWA, DDB, Ogilvy, Walker, Fons Hickmann, Boys and Girls, CARNE… Cette diversité produit de la richesse créative, mais aussi de l’incohérence. Il n’y a pas de ton unique. La marque est un kaléidoscope, pas une voix.
Troisièmement : la durée change les règles. La communication qui fonctionne sur soixante ans n’est pas la même que celle qui fonctionne sur trois mois. Sur soixante ans, la constance du sujet est un actif, mais la constance du registre est un passif. Il faut savoir muer.
Diana Redhouse a dessiné une bougie entourée de fil barbelé en 1961. Le symbole est toujours là. Mais la flamme a changé de couleur, de taille, de direction. Elle n’éclaire plus la même chose. Et c’est peut-être ça, le signe que la communication fonctionne : quand le symbole survit à ses propres méthodes.
Sources
Change This World! 50 Years of Posters for Amnesty International 1961-2011 — exposition et catalogue, Amnesty International, 2011
The Art of Protest: A Visual History of Dissent and Resistance, Jo Rippon, en collaboration avec Amnesty International, Imagine Books, 2020
Campagne « Death to the Death Penalty » — TBWA Paris / Pleix, 2010 (film et print, disponible en ligne)
Campagne « It’s not happening here. But it is happening now » — Walker Zürich, 2006 Fons Hickmann M23 — affiches pour Amnesty Aktion (consultables sur itsnicethat.com)
Amnesty International Archives — International Institute of Social History, Amsterdam (collection numérisée de 217 affiches)